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La très dure vie des Brigades Spéciales [Soé Toboë]

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La très dure vie des Brigades Spéciales


Erika avait la poisse. Et elle ne le pensait pas à cause des récents et bouleversants évènements. A ce sujet, elle était plutôt partagée. Certes, elle n’avait jamais particulièrement soutenu le précédent gouvernement, et ce malgré sa position au sein des Brigades. Dans l’absolue, l’arrivée des rebelles ne la dérangeait pas : elle savait pertinemment que la situation sociale était catastrophique – notamment dans les souterrains – et puis elle avait conservé son boulot. Néanmoins, elle ne cautionnait pas la manière dont tout cela c’était déroulé. Elle ne pouvait accepter sans broncher le massacre gratuit de la population civile, ou même des militaires. Si ces rebelles appuyaient leur pouvoir et leur puissance sur une telle violence, pas sûr que la situation s’améliore vraiment. La jeune femme était alors un peu perdue : comme devait-elle se comporter ? Devait-elle suivre le mouvement, offrir son cœur au nouveau Roi ou bien condamner ses actes ?

Mais bref, elle avait la poisse, et pour une autre raison. La semaine passée, fatiguée, elle s’était montrée quelque peu irrespectueuse face à l’un de ses supérieurs hiérarchiques. Ce dernier avait peu apprécié son comportement et l’avait assigné à la vaisselle du déjeuner. De toute la caserne. Sale boulot habituellement réalisé par les jeunes recrues. Erika, afin de sauver son après-midi, avait eu l’idée de proposer à Soé Toboë de l’aider. Elle connaissait alors peu le soldat, mais sa réputation de chienchien des Brigades le précédait. Il avait accepté, et la corvée s’était transformée en sauvage bataille d’eau et de mousse. Cela n’était pas passé inaperçu, et évidemment, les deux jeunes gens s’étaient retrouvés punis. Deux sanctions en si peu de temps, quand on est chef d’escouade, c’était pas bien glorieux.

Erika avait appris en quoi consisterait sa punition la veille. Ce soir se déroulait une soirée mondaine dans le district d’Orvud. La jeune femme s’était déjà rendue à ce genre de festivité en tant qu’escorte : cela avait été ennuyant à mourir. Mais cette fois-ci, il ne s’agissait pas d’accompagner un quelconque noble qui s’en mettrait plein la panse dans le dos des victimes de l’attaque des rebelles. Non, Soé et Eri étaient embauchés pour garder les enfants des invités. Après toutes ces années chez les Spéciales, fallait croire que les supérieurs de la soldate étaient capables de bien la cerner. Elle n’avait aucune envie de gérer une bande de mioches bruyants, excités et plein de morve. Même s’il s’agissait d’enfants de sang noble. Ou plutôt, surtout s’il s’agissait d’enfants de sang noble. La soirée s’annonçait cauchemardesque.

C’est donc en traînant les pieds qu’elle se pointa au lieu de rendez-vous, en début de soirée. Erika arriva la dernière. Elle était à l’heure, elle avait même quelques minutes d’avance, mais tout le monde semblait quand même l’attendre. Elle s’efforça de saluer tout le monde poliment : Soé, bien entendu, et deux serviteurs. Ces derniers les firent rapidement visiter les lieux et leur donnèrent quelques indications. Ils allaient devoir s’occuper de la marmaille dans une annexe du manoir où se déroulait la soirée. Elle était séparée de bâtiment principal de la résidence, mais était située suffisamment proche pour avoir les parents sur le dos. Puis les domestiques s’éclipsèrent en ajoutant que les premiers invités ne tarderaient pas. Eri resta immobile, en silence, quelques instants, puis se tourna vers son collègue.


- J’espère que tu as un quelconque savoir-faire avec ce genre de… chose.


Mar 13 Juin - 12:10
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« Et qu’on ne vous y reprenne plus, soldat.
- A vos ordres ! »

Soé avait quitté le bureau de son supérieur en trainant des pieds. Sa journée avait été fatigante et voilà qu’on lui assignait enfin la punition tant attendue de cette bataille de mousse et d’eau qu’il avait eue avec Erika Niebieski, une chef d’escouade. C’était de sa faute s’il se retrouvait là. C’était elle qui lui avait ordonné de l’aider à laver cette foutue vaisselle, au lieu d’assumer seule la tâche de sa propre punition. Mais bon, il avait un peu cherché aussi. Si seulement personne n’était passé… Ils auraient passé un bon moment et seraient partis comme des petites fouines toutes joyeuses et heureuses de leur bêtise.
Mais le destin en avait décidé autrement. Erika et Soé devaient maintenant essuyer une sacrée corvée, destinée d’habitude aux simples soldats. Ce qui était le cas de Soé.
En soi, cela ne lui changeait pas vraiment. Alors il s’en fichait bien au final.

Sifflant un air lui trottant dans la tête, le chien des Brigades finissait de raser sa barbe devant le petit miroir de sa chambrée. Rinçant son visage à l’eau fraîche, il termina par passer une main dans sa chevelure rebelle, vérifiant qu’aucun poil ne lui avait résisté, avant d’enfiler le reste de sa tenue réglementaire. La matinée allait être quelque peu chargée, on lui avait assigné plusieurs tâches la veille qu’il n’avait bien sûr pas su refuser. Mais il avait besoin d’occuper ses journées alors il prenait tout ce qu’on lui proposait.

Trier le courrier. Soé s’exécuta machinalement en compagnie d’une soldate qu’on avait surement envoyé ici parce que papier rime avec femme. Ils firent un travail efficace et rapide, dans la bonne humeur, entre deux cafés. Ceci fait, il s’acquitta de sa seconde tâche.

Balayer le QG et laver le sol. Soé était en compagnie d’un brun qu’il savait un peu feignant, mais peu importe. Plus vite il en aurait fini, plus vite se serait propre, plus vite il pourrait passer à autre chose.
Alors qu’ils commençaient à peine, un caporal passa par là et leur ordonna de cirer les bottes des supérieurs tant qu’ils y étaient. Les deux jeunes gens se regardèrent, l’un dégouté de perdre encore du temps en tâche ridicule, l’autre acquiesçant sagement. Une corvée de plus ou de moins…
Après avoir entamé les paires de bottes boueuses à deux, son camarade lui proposa de continuer pendant que Soé nettoyait le QG. Jugeant cette idée fort judicieuse, Wan s’exécuta et s’empara du balai, partant retirer la poussière des endroits où ils n’étaient pas passé plus tôt. Cela ne lui prit qu’une heure et alors que cela faisait un bon moment qu’il lavait le sol avec un seau d’eau et une serpillière, l’autre soldat vint le rejoindre enfin. Voyant l’heure tourner et le long couloir qu’ils leur restaient à nettoyer, le brun finit par abandonner Soé pour aller manger. Tant pis.
Soé termina donc seul de rendre propre ce foutu QG, saluant au passage la charmante infirmière qui évitait les zones nettoyées et qui n’avaient pas encore séché du couloir. L’heure du repas était passée quand Soé referma la porte du placard à balai.

Il se dirigea sans trop d’espoir vers le réfectoire, mais les cuisiniers ne servaient plus. Alors, il décida de passer son après-midi dehors, comme on ne lui avait pas assigné d’autre tâche, en attendant la soirée.
Se posant près d’une berge, il s’allongea dans l’herbe fraîche et se permit de fermer les yeux. Un long soupire lui échappa. La brise soufflait agréablement sur son visage et dans ses cheveux sauvages. Il s’endormit un instant, avant que la faim ne le rappelle à l’ordre. Mais Soé n’avait rien pris sur lui, et n’avait donc pas d’argent pour s’acheter quelque chose. Il attendrait le soir, ce n’était pas bien grave après tout. Il n’allait pas mourir. Du moins, il ne pensait pas mourir en ce jour.
Il passa le reste de l’après-midi à faire le guet dans les rues de Sina.

Soé se pointa à l’heure prévue pour s’acquitter de son ultime corvée. Il était même en avance. Il salua la tripotée de personnes présentes et se mit à attendre dans un silence malaisant que la chef d’escouade arrive. Elle le salua, il fit de même, lâchant un demi-sourire. Puis il emprunta le pas des deux serviteurs qui leur firent visiter les lieux.
La mission était simple : s’occuper des enfants des propriétaires du manoir pendant leur soirée mondaine. Rien de bien trop compliqué, pensait-il. Ce qui ne devait pas être le cas d’Erika, à entendre sa remarque, une fois qu’ils furent seuls.

Wan tourna son visage vers elle, une lueur malicieuse et taquine traversant ses yeux chocolat. Serait-il possible qu’Erika ne sache absolument pas comment s’y prendre avec des enfants ?

« Ce genre de choses, hein ? » lui lança t-il dans un sourire presque moqueur.

Elle avait beau être sa supérieure hiérarchique, il savait qu’en elle se cachait la Erika du premier jour de la bataille de la vaisselle. Elle ne pouvait plus lui mentir sur ce point, elle s’était dévoilée à lui et il avait gravé ce souvenir dans sa mémoire. Il lui obéirait. Mais il ne serait plus aussi lisse et droit avec elle, à lui lancer des « oui chef » et « chef » à tout va, comme il en aurait l’habitude. Pas après avoir vu ça.
Mais après tout, cela ne la rendait que plus intéressante. Combien de supérieurs avaient osé faire tomber le masque de leur grade devant lui ? Elle seule. Elle s’était comportée presque comme son égale. Presque.
Il y aurait toujours cet écart entre eux. Elle aurait toujours le dernier mot face à lui. Ils étaient soldats, elle était chef d’escouade et lui seconde classe.

Les domestiques revinrent avec les enfants et DIEU DU CIEL, DE LA BOUFFE.
A la vue des plateaux-repas concoctés avec des plats du buffet, le vente de Soé gronda et il ne put retenir une contraction de ses abdominaux sur le maux d’estomac qui le prit à cause de la faim. Il était affamé. Il l’avait presque oublié. Presque. Obnubilé par la nourriture, il en oublia d’écouter les consignes, attendant patiemment mais impatiemment qu’on les laisse seuls. Avec la bouffe.
L’odeur était alléchante. Peut-être un bon morceau de bœuf au miel. De la viande, de la bonne viande. Et des pommes de terre coupées en frites recouvertes de la sauce onctueuse de la chair animale. Du poisson aussi, il y avait un plat de poisson. Du saumon. Soé adorait le saumon. Et a priori, il y avait aussi des desserts. Mais la viande… L’odeur exquise attirait toute son attention.

Il en était tout émoustillé. Peu importe la raison qui l’avait amené ici, il remerciait le ciel de ce cadeau divin. Alléluia.
Mer 21 Juin - 16:20
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La très dure vie des Brigades Spéciales


Erika discerna une pointe de moquerie dans le regard et dans la voix de Soé. Vexée, la jeune femme n’ajouta rien et se contenta de le fusiller du regard. Le silence s’installa de nouveau entre les deux soldats. Eri attrapa une chaise derrière elle et se laissa tomber dessus. Les serviteurs revinrent rapidement, avant que la situation ne devienne encore plus embarrassante. Ils invitèrent les enfants à entrer, puis déposèrent le dîner sur la table. Il y avait trois gamins, ce qui restait gérable pour deux adultes – à conditions que Soé sache s’y prendre. La plus âgée de la fratrie les observait avec curiosité tandis que son frère, cramponné au bras de son aînée, semblaient émerveillé. Etait-ce le fait de voir des soldats d’aussi près ? Bon, à partir du moment où ils étaient sages, ces deux-là ne poseraient pas trop de problèmes. Le défi sera le troisième. Il ne devait pas avoir plus de quelques mois, ce qui signifiait qu’il ne savait ni parler, ni marcher, et encore moins manger tout seul.

Erika eut à peine le temps de faire apparaitre un sourire forcé sur son visage qu’elle se retrouva avec le bébé dans les bras. Sans qu’on lui demande son avis. A quoi pensaient-ils ? Parce qu’elle était une femme, elle posséderait un instinct maternel ou quelque chose dans le genre ?  Elle n’avait aucun souvenir de sa propre mère. Les yeux rivés sur l’enfant qui s’agitait, sans doute surpris de se retrouver dans des bras inconnus, la soldate n’écouta que d’une oreille les dernières consignes des domestiques. Ils s’éclipsèrent juste après, leur souhaitant une bonne soirée. Si elle n’avait pas été distraite, Eri leur aurait naturellement répliqué de manière acerbe, mais elle ne fut capable de bredouiller autre chose qu’un « à vous aussi ».  
La jeune femme se tourna vers Soé, espérant qu’il sache quoi faire, maintenant. Il ne quittait pas les plateaux-repas des yeux. C’était mal parti. Avait-il seulement remarqué qu’ils étaient désormais livrés à eux-mêmes ? Les gamins les fixaient toujours sans bouger. Etaient-ils intimidés ? Ce n’était pas plus mal. Le bébé, quant à lui, faisait de plus en plus la grimace. Eri poussa un profond soupir, puis s’efforça de prendre la parole d’un ton joyeux :


- Bon, passons à table ! Qu’avons-nous donc à bouffer ce soir ?
- On ne dit pas « bouffer ». Ma maman me l’a dit.

Le sourire d’Erika se figea sur son visage. La fillette avait relevé fièrement le menton en prononçant la dernière phrase. La soirée avait à peine commencé que déjà la soldate se faisait remettre en place par une gamine donneuse de leçons. Elle prit la décision d’ignorer la réplique. Mais pas question de se laisser marcher sur les pieds. Elle adopta de nouveau une attitude froide, toisant les deux enfants.

- Ne restez pas plantés là. J’ai dit qu’on passait à table. Elle fit un signe de tête en direction de Soé. Sinon, vu comme il est parti, le grand monsieur que vous voyez là va tout manger.

Evidemment, alors que la jeune femme observait fièrement les deux petits s’exécuter sans un mot, le bébé commença à geindre, puis à pleurer dans ses bras. Eri lâcha un juron, cette fois couvert par les cris du nourrisson. Elle se leva de sa chaise et s’approcha de Soé à grands pas. Qu’est-ce qui l’avait à ce point déconnecté de la réalité, celui-là ? La nourriture ? Certes, une telle qualité et une telle quantité étaient inimaginables pour quiconque vivant dans les souterrains ou même dans certains districts du Mur Rose. Mais, en tant que membres de Brigades Spéciales, ils n’avaient pas se plaindre sur ce point-là : ils étaient les mieux nourris de toute l’armée, les hauts-gradés en premiers.
Erika fit sortir son collègue de sa torpeur d’un discret coup de pied bien placé au niveau du tibia. Elle lui tendit aussitôt le bébé au visage mouillé de larmes afin – soyons honnêtes – de s’en débarrasser. Puis, elle retroussa ses manches et s’appuya sur la table face aux enfants.

- Bien. Pas si loin d’ici, il y a des dizaines d’enfants qui meurent de faim. Donc chacun mange sa part, sans se plaindre, sans gaspiller. Compris ?  

Il fallait l’avouer, Erika avait très longuement réfléchi, au cours de la journée, à comment se comporter avec des enfants. Elle en était venue au fait qu’établir une relation d’autorité était la première chose à faire pour passer une soirée sans trop de problèmes. Faire preuve de gentillesse, d’empathie, nouer des liens de confiance mutuelle, ou même tout simplement se présenter les uns les autres, n’était-ce pas risquer de se faire marcher sur les pieds ? … Non ?



Mer 28 Juin - 22:14
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Qu’est-ce qui le retenait de se jeter sur les plats comme un animal sauvage et affamé, errant dans la rue depuis trop longtemps ? Peut-être bien son instinct de soldat, entraîné à la dure pendant toutes ces années, cerveau lavé par l’attente d’ordre, de demandes. En bon chien chien, qu’est-ce qu’on pouvait attendre de plus de lui ?
Il serait passé pour un gros sac à merde malpoli et sans considération des autres s’il n’avait pas patienté ainsi que l’ordre soit donné. Si bien que dès qu’Erika daigna lever le petit doigt, il s’assit et entama son repas, peut-être un peu précipitamment mais tout de même, dans un calme relatif. Il ne releva même pas la remarque du gosse sur les dires de la cheffe. Il était encore ailleurs. Mais à la première bouchée, son esprit rejoignit son corps, embrassant les saveurs et soudain la conscience de ce qu’il faisait réellement là. Il ne savait même plus ce qu’il venait de manger. Pourtant cela ne l’empêcha pas de reprendre un petit four dans la foulée, son regard dardant sur les visages des enfants, enfin.

A sa suivante remarque sur sa gloutonnerie, Soé eut un sourire. Il ne désirait pas saper le semblant d’autorité que la brune avait installé entre elle et les enfants. Alors que les bambins jugeaient le soldat tout en s’installant à table, il leur lançait quelques regards en coin, l’œil brillant d’une certaine malice.
Les deux grands n’osaient pas vraiment commencer à manger devant lui, mais Wan n’eut pas le temps de leur faire remarquer que tout risquait de refroidir s’ils ne s’y mettaient pas maintenant, qu’Erika jeta presque littéralement le poupon beuglant dans ses bras. Pris au dépourvu, le soldat jeta un rapide coup d’œil à sa supérieure avant de se mettre à bercer le bébé, ne sachant si ce dernier avait mangé. Il opta pour la négative, et glissa entre ses lèvres un met sucré. La bouffe, y’avait que ça de vrai pour calmer les pleurs des tout petits rapidement. A peine Soé eut enfoncé son doigt plein de crème fouettée dans la bouche de l’enfant qu’il se tut et se mit à le fixer avec des gros yeux tout en suçotant la peau du brun.
Ce ne fut qu’à ce moment-là que ce dernier put réellement s’intéresser aux deux autres et constater que la méthode d’Erika ne portait pas vraiment ses fruits, vu la tête qu’ils tiraient.

Soé ne voulait pour autant pas contredire directement la jeune femme et préféra faire son bout de chemin de son côté. Ayant vécu dans un orphelinat la majorité de sa vie, entouré de frères et sœurs d’adoption de tous les âges, aussi bien plus grands que lui que plus petits, il était presque habitué à établir quelques relations avec des enfants. Presque, parce que les années dans les Brigades l’avaient peut-être un peu rouillé. Il supposa que les domestiques les avaient informés du prénom des trois gosses, ce qui lui donnait un prétexte pour entamer la conversation.

« Je n’ai pas eu le temps de mémoriser qui était qui. Vos domestiques semblaient vraiment pressés de vous abandonner… » lança t-il tout de go, fixant la plus grande. « Tu peux présenter nous présenter ta famille ? Moi je m’appelle Soé et la dame un peu bougon c’est la cheffe d’escouade Erika. »

Peut-être que préciser le rang de la demoiselle suffirait à lui assurer une certaine autorité sur les enfants. Mais tout dépendrait de ce qu’elle en ferait ensuite, après tout. C’était si vite balayé par une petite erreur.
Soé quant à lui retrouvait peu à peu ses habitudes : sympathique mais ferme quand il le fallait. Comme un grand frère pour la fille et pour le garçon comme un modèle à copier. Et pour ce qui était du bébé qu’il tenait dans ses bras, il était bien trop jeune pour faire attention à tout ça et était beaucoup plus intéressé par ce que l’homme présentait à ses papilles.

« Je m’appelle Frieda. » répondit la gamine après avoir jugé un instant le chien des Brigades. « Voici mon frère Klaus, et ma sœur Gisela. » termina t-elle en pointant du menton le bébé.

Les enfants ne répondaient aux questions que par le strict nécessaire. Non pas qu’ils ne désiraient pas parler, mais peut-être par timidité, ou juste parce qu’ils n’avaient pas encore conscience qu’une question en soulevait souvent une autre. Soé était accoutumé à leur tirer les vers du nez. C’était agaçant pour les pressés, mais son calme naturel prévalait. Il continua donc la conversation, par la question logique qui suivait.

« D’accord, enchanté Frieda, Klaus et Gisela. Quel âge vous avez ? »

Il ne faisait pas vraiment attention aux mots et tournures de phrase qu’il employait. De toute façon, s’il se forçait, les enfants le remarqueraient tout de suite et s’engouffreraient dans cette faille, alors autant jouer le naturel et l’honnêteté. De toute manière, il était soldat des Brigades. Malgré son origine modeste, cela voulait dire ce que cela voulait dire.
Ven 14 Juil - 15:31
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La très dure vie des Brigades Spéciales


S’il y en avait un qui la prenait au mot et qui ne comptait pas en laisser une miette, c’était Soé. Erika ne savait pas vraiment ce qui l’avait soudainement réveillé : le fait de manger ou d’avoir un nourrisson en pleurs dans les bras ? Bon, peu importe après tout, du moment qu’il arrêtait de faire comme s’ils n’étaient pas là : cela arrangerait la jeune femme. Elle l’observa arrêter les cris du bébé en quelques instants, comme s’il n’y avait rien de plus simple et naturel au monde. Silencieusement, elle profita du calme pour prendre place à la table et entamer à son tour son repas. Il fallait admettre que ce dernier était d’une qualité supérieure à ce qu’ils avaient l’habitude de manger à la caserne. Comme quoi, même en habitant dans le centre, quand on est soldat, on ne bénéficiait pas du savoir-faire d’un chef cuisinier.

Avec la même aisance et un sourire, Soé demanda aux enfants comment ils se prénommaient. Il n’omit pas de préciser au passage leur propre identité. Bien qu’il la présenta comme chef d’escouade, Erika ne souleva que la qualification de « bougon » et fronça les sourcils en marmonnant :


- En l’occurrence, je ne suis pas « bougon » pour rien, ce sont les circonstances qui font que je suis de mauvaise humeur.

Mais bref, personne ne semblait l’écouter. La plus âgée des enfants ne lui adressa qu’un rapide coup d’œil avant de répondre à Soé. Frieda, Klaus et Gisela. La jeune femme répéta les trois prénoms dans sa tête plusieurs fois, pour bien les enregistrer. Bon, jusque-là, pas trop de soucis. Son collègue enchaîna rapidement afin de poursuivre la conversation. Cette fois-ci, il leur demanda leur âge. Le petit garçon s’empressa d’apporter une réponse, la voix pleine de fierté et trahissant un léger zozotement :

- Moi, moi j’ai trois ans ! Il se tourna alors vers sa sœur, qui prit la suite :
- J’ai six ans. Gisela a sept mois, je crois.

Si Frieda était toujours aussi raide et impassible qu’au début de la soirée, son jeune frère semblait au moins plus détendu : alors qu’il était arrivé cramponné au bras de son aînée, il souriait désormais et mangeait avec avidité ce qu’il y avait dans son assiette. En quelques minutes, Soé avait réussi à mettre deux des trois enfants en confiance, et cela sans difficulté. Erika en fut plus vexée qu’étonnée : le peu qu’elle connaissait sur le soldat lui disait qu’il avait de bien meilleures capacités sociales qu’elle. Ainsi, il réussissait en restant naturel là où elle avait échoué en tentant de jouer en rôle. C’était plutôt l’échec qui était vexant – la jeune femme était mauvaise perdante et elle le savait – que le fait de donner une mauvaise impression à la fratrie. Ah, ça elle s’en foutait, elle ne les reverrait sans doute jamais par la suite, de toute façon.

Bon, si Soé s’en sortait seul, c’était déjà ça. Mais Eri était un peu déconcertée : qu’allait-elle devoir faire le reste de la soirée ? Rester la méchante chef d’escouade autoritaire ou retenter de jouer la jeune femme sympathique ? Le second rôle aurait mieux convenu à la situation, mais il n’apporterait désormais plus aucune crédibilité à la soldate. Elle poussa un soupir plus ou moins discret ; elle avait terminé son assiette et n’avait toujours pas dit un mot. Réfléchissant au fait ou non de se resservir en viande, elle appuya sa joue dans sa main d’un air nonchalant. La jeune femme remarqua alors que Frieda lui lançait encore régulièrement des coups d’œil. Erika la fixa quelques instants tandis que la petite détournait le regard.


- Quoi ? Je suis bougon, alors je boude, c’est normal.

Elle avait dit cela avec sérieux, mais Klaus dû prendre ça comme une sorte de blague, car il commença à glousser. Gênée, sa sœur se saisit de l’un des carrés de tissu blanc mis à disposition sur la table pour essuyer énergiquement la bouille de son cadet.

- Tu en as mis partout Klaus !

Le petit garçon grogna et lui arracha la serviette des mains pour finir de s’essuyer la bouche seul. Puis il repoussa son assiette et descendit de sa chaise pour venir se placer avec enthousiasme entre les deux adultes.  

- J’ai fini ! On peut jouer maintenant ? J’ai très envie de jouer, moi !

Erika le regarda avec consternation, ne savant que répondre. Elle venait de se faire la réflexion qu’elle avait suffisamment mangée, plus d’ailleurs qu’à son habitude, mais finalement, elle prolongerait bien un peu son repas.    


Dim 20 Aoû - 23:41
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Tout en mangeant le plus qu’il pouvait mais en ayant l’air le plus naturel possible, Soé écoutait les enfants répondre à sa question. Sept mois, trois ans et six ans.
Autrement, le poupon devait rester dans les bras de quelqu’un toute la soirée, puisque visiblement trop jeune pour pouvoir se déplacer de lui-même ne serait-ce qu’en rampant. Voilà un point qui dérangeait un minimum le soldat. Il savait pertinemment qu’il ne pourrait pas refiler le bébé à la cheffe d’escouade, puisqu’elle ne semblait absolument pas à l’aise avec des enfants en si bas âge. Elle ne semblait en fait pas à l’aise du tout, avec n’importe quel enfant. Il devrait donc s’occuper du tout petit toute la soirée, du moins jusqu’à l’heure habituelle où il s’endormait. Ce qui ne devrait pas trop tardé, puisqu’il venait de manger.

Klaus avait trois ans, mais parlait déjà très bien pour son âge, et il avait l’air de faire tout aussi bien de ses mains puisque même s’il s’en mettait partout en mangeant, il tenait bien ses couverts. Soé darda ses prunelles chocolatées un instant sur lui et lui offrit un sourire quand le gamin croisa son regard. Il le lui rendit, timidement, puis baissa la tête de nouveau dans son assiette. Klaus avait bon appétit.
Mais Soé aussi. Il se resservit une assiette de viande juteuse et choisit les morceaux les plus saignants patiemment en écoutant distraitement ce qu’échangeaient entre elles Erika et la plus grande de la fratrie.

Erika avait décidé de rester sur la défensive et son ton frôlant l’agressivité mit mal à l’aise la jeune demoiselle qui détourna son attention sur son frère, comme pour se protéger. Au contraire, Klaus qui était trop jeune pour s’inquiéter de cela avait pris les paroles de la soldate pour une plaisanterie. Trois ans séparaient les deux enfants, et l’écart entre eux était déjà conséquent. Klaus commençait à peine à se débrouiller tandis que Frieda s’ouvrait doucement au monde qui l’entourait du haut de ses six ans.
Soé espérait que sa curiosité en serait plus grande. Les enfants de cet âge étaient généralement plutôt intéressés.

Enfournant un morceau de chair dégoulinante de sauce dans sa bouche, le chien des Brigades retourna à son occupation première : son assiette. Mais c’était sans compter sur le petit Klaus qui à peine avait-il fini la sienne, vint se poster entre Erika et lui en quémandant de jouer. Soé n’ayant pas fini de manger, et désirant bien prolonger avec tous les desserts qui tomberaient sous sa main, s’activa afin de trouver un jeu à proposer pour rester tranquille. Il ne voulait pas que Klaus lui rende tout son repas avec un jeu trop brusque.

« Nous, on n’a pas fini de manger, tu vois bien. » répondit-il simplement au garçon en désignant son assiette ainsi que celle d’Erika. « Alors retourne t’asseoir à ta place tranquillement, et on va jouer à table. »

Klaus sembla déçu et insista pour jouer tout de même. Lui, il voulait jouer. Absolument jouer. Soé dut réitérer sa demande en lui réexpliquant qu’il n’avait pas fini de se sustenter et qu’il n’était pas question qu’il joue avec le jeunot tant qu’il n’aurait pas terminé, ou que ce dernier ne se serait pas rassis à sa place.
Le petit capitula en poussant un profond soupir de désapprobation mais retourna à côté de sa sœur. Soé put continuer.

« Frieda, si tu as fini de manger toi aussi, tu peux aller chercher de quoi écrire ? » demanda-t-il gentiment en s’adressant à l’intéressée. « Et puis je pense que bébé va bientôt aller dormir dans son lit. »

En effet, Gisela s’endormait progressivement dans ses bras, et Soé ne désirait pas finir la soirée le bras bloqué par un corps lourd de sommeil d’un tout petit. Quand Frieda revint, le soldat avait demandé un domestique pour se débarrasser du bébé. Bonne nuit Gisela.
Un soupir de soulagement traversa ses lèvres, et alors qu’il se rasseyait pour continuer son repas en jetant un bref coup d’œil complice à Erika, la plus grande de la fratrie l’interpella toujours de son air sérieux et sceptique.

« Et à quoi allons-nous jouer, avec cela ? » lança-t-elle en désignant les papiers et les crayons qu’elle venait d’apporter.

Un sourire taquin prit place sur le visage de Soé, alors qu’il mâchait une bouchée de bœuf sauté.

« Qui suis-je. »
Jeu 5 Oct - 11:20
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